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De l'aire a l'aiga : et le rêve devint chair

Publié le 20 décembre par Danís Chapduelh

C'est peu dire que les éléments sont au centre du spectacle atypique offert par deux Laurent avec « De l'aire a l'aiga ». Le premier Laurent, Cavalié, est cet accordéoniste souple, chanteur, frotteur de mâchoire asinesque entre autres percussions, qui puise de nouveau à une source aimée : le collectage. Son flot naturel, clapotant et gazouillant de notes enchaînées et d'envolées jazzy trouve un écho particulier dans les peintures de Laurent Bonneau, qui affila ses pinceaux tant sur des portraits et des paysages qu'en bande dessinée.
 
Ici, il peint en direct, essentiellement en aquarelles noires sur feuilles blanches, en suivant les textes et les compositions lancées par son compère musicien, qui vient ainsi colorer l'ensemble. Colorer ? Voire. Nous sommes un peu au-delà de cela et ce qui se dessine est davantage une perception, un ressenti, une fantasmagorie générale. Une « cosmogonie » languedocienne, où les mythes reprennent place et où ce sont les étoiles qui écrivent le destin du Monde. Au centre de cette cosmogonie, l'homme, évidemment, avec sa tendance, dépendante du sens du vent, à se muer en loup ou en diable pour lui-même. Baigné d'averses, usé par le vent cers, il paraît bien frêle sous un ciel souvent noir, mais cela serait oublier un peu vite que le reflet qu'il renvoie, l'ombre qu'il allonge sur le paysage est sombre, obscure, elle grandit et s'étend comme un cancer en suivant les va-et-vient des vaguelettes dans les étangs salés. Étouffé sous la Clape, il cherche des issues par en-bas, dans le monde du dessous, à se réfugier dans son fort intérieur, dans ses rêves, dans sa cosmogonie personnelle. Il y croise les habitants d'une mythologie oubliée, aux noms surgis des couloirs du Temps, et qui le jettent hors de ce monde ancien qu'il ne connaissait plus. Renvoyé à nouveau sera l'homme, à ses ravissements terrestres, à la fête et au vin, à la chair et à la lumière, guidé par ses faims, attendant la fin du déluge et des rayons d'un soleil trop éphémère.
 
Voilà une part, et une part seulement, de ce qui peut être vu et ressenti dans le spectacle des deux Laurent, celui dans la lumière et celui dans l'ombre, qui déploient tous les deux un univers entier, clos et contenu dans un poing, comme le sel que l'on jette à la cheminée. Servi par des textes en occitan de lui-même, de Jean-Marie Petit ou encore de Joan Boudou (une interprétation nouvelle de la Cançon de la Fièira), Laurent Cavalié parfume le tout d'extraits de collectages à l'image du spectacle : chaleureux, drôles, poétiques, contemplatifs, d'une mélancolie diffuse côtoyant les flammes de l'esprit de fête. Pendant ce temps, Laurent Bonneau arrose -c'est le cas de le dire- la toile, abreuve le papier de larges flaques noires qui débordent partout autour. Nerveux, le trait de pinceau est poisseux, lié à une réalité étrange apparaissant entre toutes les nuances d'un noir profond. Il se dit que, à chaque représentation, les dessins, faits d'instinct et de sensations, changent un peu. Mais de manière inexpliquée certains reviennent toujours, notamment un visage âgé et buriné, à la fois dur et doux, familier aux Laurent, mais pas seulement. Comme la survivance d'un mythe...ou d'une humanité.

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